Regard sur l'actualité - Près d'un mois après le début de la nouvelle révolution libyenne, la vraie sans doute, car sortie des entrailles du peuple et non le résultat d'un putsch souvent abusivement baptisé révolution comme bon nombre de coups d'Etat, près d'un mois donc après le déclenchement du soulèvement populaire, Mouammar Kadhafi est toujours aux commandes de la Libye. Plus que jamais accroché après 42 ans de règne, prêt à tout pour conserver un pouvoir alors qu'il y a bien longtemps que l'autoproclamé Guide s'est égaré. On ne sait pas combien de temps il mettra à tomber, ni même si les rebelles parviendront à brandir son scalp, mais, signe des temps, il est sorti de sa torpeur légendaire, de cette bulle dans laquelle il est si souvent enfermé, l'air absent, pour faire quelques concessions.
Un discours qui tranche avec le délire verbal d'il y a quelque temps quand Kadhafi promettait les flammes de la géhenne à son propre peuple. Et en attendant que les croquants aillent brûler en enfer, il faisait descendre sur eux le feu de ses missiles et de ses avions de chasse et retombait très vite dans l'invective et la logorrhée politique.
Véritable riposte doum-doum donc qui lui a cependant permis de stopper l'avancée fulgurante des rebelles et de reprendre le contrôle de quelques localités pendant que la communauté internationale tergiverse pour mettre au moins en place la zone d'exclusion aérienne qui empêcherait les chasseurs du Guide d'arroser de bombes ses propres compatriotes.
Pourtant, le bédouin de Syrte, qui s'est révélé à l'occasion encore plus fou qu'on aurait pu l'imaginer, finira, lui aussi, par partir, maintenant ou plus tard, jeté dans les poubelles de l'histoire. Comme avant lui Zine el-Abidine Ben Ali ou Hosni Moubarak, coupables de n'avoir pas su partir à temps.
En attendant qu'une autre fournée de raïs aillent grossir les rangs de ces vomis qui pensaient avoir droit de vie et de mort sur leurs concitoyens. Les voici piteusement débarqués ou tremblant encore de toute leur carcasse avant de recevoir l'estocade finale, nonobstant les concessions et les remords un peu tardifs.
Il a d'ailleurs suffi que le monde arabe, jusque-là épargné par le vent de liberté et de démocratie qui a soufflé il y a vingt ans sur l'Afrique subsaharienne et l'Europe de l'Est, s'embrase pour qu'au sud du Sahara beaucoup se mettent à rêver d'une contagion salutaire. Il y a cependant loin de la coupe aux lèvres et de fait, il faut faire "attention au copier-coller" (1).
Après tout, la Tunisie, l'Egypte ou la Libye, ce n'est pas le Cameroun, le Tchad ou le Burkina Faso. Mais qu'à cela ne tienne, si des régimes parmi les plus autoritaires et les plus fermés au monde ont pu vaciller et même tomber en un temps record tels des fruits mûrs, plus personne ne peut être à l'abri.
Et la meilleure façon de s'en prémunir est de ne pas pousser des racines sur le fauteuil suprême, tout en ayant une gestion vertueuse des Etats dont on a la charge. C'est le seul antidote.
De ce point de vue, quand bien même l'effet domino ne franchirait pas la barrière naturelle du Sahara, quelque part, Mohamed Bouazizi et tous ces martyrs qui jonchent depuis le début de l'année le pourtour méditerranéen, tombés au champ d'honneur sous les balles assassines des satrapes, nous auront rendu un service inestimable ; car, sauf à être autistes et engoncés dans des certitudes suicidaires, ces princes qui nous gouvernent ne peuvent pas ne pas se sentir interpellés par ce qui se passe au Maghreb et au Machrek tant les similitudes sont souvent dramatiquement frappantes et les éléments constitutifs du cocktail socio-politique à peu près les mêmes (précarité des populations, longévité au pouvoir, démocratie à dose homéopathique malgré des scores soviétiques, économie sous les serres d'un clan...).
Regardez comment nombre de palais présidentiels qui abritent souvent de pâles copies de Moubarak ou de Ben Ali sont gênés aux entournures face aux déboires de leur ami le Guide. Ce n'est pas seulement le coffre-fort qu'ils redoutent de perdre, c'est que certains pourraient y voir leur propre image et lire leur propre avenir s'ils ne se rachètent pas une conduite.
Pourquoi donc s'entêter à vouloir battre des records de longévité présidentielle à coups de charcutages constitutionnels et d'autres artifices politico-juridiques quand, visiblement, ça mène droit au mur ?
Nous serions en tout cas chef d'Etat que nous réfléchirions par deux fois avant de faire le mandat de trop, au risque de tout perdre. Pour prendre un cas d'école, celui du Burkina qui nous concerne au premier chef, est-ce bien sage de vouloir toucher à nouveau à l'article 37 de la Constitution qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels et en vertu duquel Blaise Compaoré ne peut plus se présenter à la fin de son bail actuel qui expire en 2015 ?
A terme échu, il aura passé 28 années à la tête du pays, suffisamment long pour montrer la plénitude de son talent. Il n'aura plus rien à prouver et ce serait bon, foi du général de Gaulle, de quitter les choses avant que les choses ne le quittent.
Ce ne sont pour le moment que de fortes présomptions de tripatouillage qui pèsent sur le locataire du palais de Kosyam, puisque lui-même ne s'est jamais ouvertement exprimé sur la question, laissant ses partisans (et ses adversaires) s'agiter à qui mieux mieux.
C'est tant mieux du reste, car, même si les indices concordent jusque-là, avec comme point d'orgue l'entrée au gouvernement de Bongnessan Arsène Yé (2), le principal concerné pourra toujours dire, le moment venu, qu'on lui prêtait des intentions qui n'étaient pas les siennes, et qu'en fait de réformes politiques et institutionnelles, il s'agira d'un remodelage vertueux qui tendrait vers le renforcement de la démocratie.
Il n'est donc pas encore tard pour bien faire, quitte à ce que son mérite en prenne un coup, puisque dans un tel scénario, d'aucuns verront une reculade du fait de la forte odeur de jasmin qui plane sur le continent.
Que les barons et seigneurs de la Blaisie soient embarqués dans une logique de conservation du pouvoir, voilà qui est fort compréhensible et même normal en bonne démocratie. Il n'empêche, l'enfant terrible de Ziniaré devrait avoir présent à l'esprit que ceux qui lui chantent à l'envi qu'il est le plus fort, le plus beau, le plus apte à diriger cette terre des hommes ne lui veulent pas du bien.
Ils pensent d'abord à leurs propres intérêts et aux privilèges qu'ils perdraient si leur protecteur n'était plus là. Et ceux qui en sont aujourd'hui à chanter des dithyrambes en l'honneur du Zeus de Kosyam seront parfois les mêmes qui pisseront sur sa statue si demain il n'était plus aux affaires. C'est une autre des leçons des révolutions tunisienne et égyptienne, décidément pleines d'enseignements.
Or, pour tout ce qu'il a fait pour le Burkina ces deux dernières décennies, malgré les nombreux péchés dont ses contempteurs l'accablent, Blaise ne mérite rien d'autre qu'une sortie honorable, à condition de ne pas faire le match de trop. C'est loin d'être gagné tant il doit lutter contre lui-même et contre son entourage.
Mais ça peut faire évoluer l'exercice du pouvoir dans le bon sens. Faut-il voir d'ailleurs dans la gestion, somme toute diligente, des événements de Koudougou (3) l'effet bénéfique du jasmin sur nos dirigeants ? En tout cas en d'autres temps, pas si lointains que ça, on aurait géré cette crise avec le mélange de morgue et de mépris propre à ceux qui pensent que rien ne peut leur arriver.
C'est en cela que ce qui se passe chez les Arabes est aussi intéressant pour nous et peut nous être également bénéfique ; ainsi qu'à des pays comme le Cameroun, le Tchad, le Congo, la RDC, la Centrafrique, le Gabon, le Togo, la Guinée-équatoriale, etc. Biya, Déby, Sassou-N'Guessou, Obiang-Nguema, Blaise Compaoré et autres peuvent-ils jurer que les révolutions arabes les laissent indifférents et qu'ils ne sont en rien concernés par ?
Que l'Union africaine, dans une forme de myopie politique, ait confié sa présidence à Obiang quand la rue arabe s'enflamme semble particulièrement réactionnaire et dénote à tout le moins un manque de flair ; mais il y a bien longtemps que cette enceinte nous a habitués à ses inconséquences.
Notes
(1) : Titre de notre "Regard sur l'actualité" dans l'Observateur paalga n°7821 du mardi 15 février 2011
(2) : Comme ministre d'Etat auprès de la Présidence, chargé des Réformes politiques
(3) : Révocation expresse du gouverneur du Centre-Ouest ainsi que des directeurs régionaux de la Police et des Enseignements ; promesses d'enquêtes administratives et judiciaires ; condoléances aux familles éplorées, etc.
Ousséni Ilboudo
L'Observateur Paalga/10/03/2011
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