Libye-France - Moins de trois semaines après la chute de Tripoli et pendant que le CNT peine toujours à réduire les derniers bastions pro-Kadhafistes, le président Nicolas Sarkozy et le premier ministre britannique, David Cameron, se sont rendus à Tripoli et Bengazi le jeudi 15 septembre 2011, revêtant ainsi le costume de généraux d'armée allant sur le champ de bataille, encore fumant, passer les troupes victorieuses en revue et éprouvant certainement l'ivresse des triomphateurs. Cette visite surprise et sous haute sécurité des deux dirigeants européens en fait les premières personnalités politiques à fouler le sol libyen après la chute du Guide.
Et Sarkozy, qui fut le premier à reconnaître à la hussarde le CNT, et le premier d'Occident à recevoir les rebelles de Bengazi, ne voulait sûrement pas perdre le record Guinness des premiers de classe en tout et singulièrement en politique internationale. Et surtout, le temps est venu de récolter les fruits de son audace, d'autant que maintenant que le pays est sous le quasi-contrôle des obligés du CNT, il faut y être pour partager le gâteau pétrolifère et prendre les contrats de la reconstruction. De toute façon, Sarkozy n'entend pas laisser rafler les dividendes de sa prise de risque par un tiers et surtout pas la Turquie, dont le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, arrive opportunément en Lybie comme le troisième larron de la fable de la Fontaine. Aussi, est-il prêt à jouer au VRP pour les entreprises françaises dans la nouvelle Libye.
Mais en sus du banquet des vainqueurs auquel les deux hommes politiques se sont conviés pour équarrir la bête libyenne et se partager les morceaux les plus viandeux, ce voyage précipité dans cette Libye pas entièrement pacifiée sert à redorer le blason du président français dans son pays, où les impairs et les scandales à répétition de son gouvernement ont sérieusement entamé sa cote de crédibilité : le candidat providentiel lors des élections de mai 2007 n'est plus le favori des ménagères ni des sondages, et la campagne ne s'annonce pas sous de bons auspices. Aussi, ce voyage est motivé par la politique intérieure.
En fin tacticien de la com., Sarkozy veut attirer les médias hexagonaux et éclipser pendant 24 heures les actualités intérieures lourdes de menaces pour lui : procès de Chirac, primaires du P.S, parution d'un livre peu laudateur de Pierre Péan... Dans son périple, il a entraîné Alain Juppé, qui sècherait ainsi le procès Chirac, où il devrait être entendu ce jeudi, dans le but de montrer à ses amis de l'UMP qu'il n'est pas homme à abandonner ses amis dans la tourmente ; et il a aussi dans sa cohorte le surmédiatisé philosophe aux célèbres chemises largement échancrées, Bernard Henri-Levi, qui se présente comme l'homme qui a cornaqué Sarkozy pour qu'il engageât la France aux côtés du CNT et qui soutient ouvertement Martine Aubry : à exhiber un socialiste à sa droite, il montre à l'opinion française qu'il se situe au-dessus des partis.
Ensuite, ses bains de foule devant les foules extasiées de Benghazi et de Tripoli visent à faire oublier le barouf que va déclencher la sortie du livre de Pierre Péan la République des mallettes, qui l'accuse d'avoir bénéficié de financements occultes par l'entremise d'Alexandre Djhouri. Enfin, il espère faire oublier les philippiques et les mercuriales que Dominique de Villepin, fraîchement blanchi dans le procès Clearstream et bien décidé à jouer un air solo peu policé envers celui qui rêvait de le pendre à un croc de boucher, ne manquerait pas de lui décocher.
Bien malin qui saura prédire si le stratagème sarkozien fonctionnera et qu'il n'éclatera pas rapidement comme une bulle de savon dans les vents chauds du désert libyen. Quoiqu'il en advienne, cette parenthèse libyenne est tout bénef pour Sarkozy. Il s'en retournera auréolé du prestige de celui qui fit tomber le tyran et amener la liberté en Libye, et fera oublier qu'il reçut Kadhafi en grande pompe à l'Elysée il n'y a pas si longtemps. Si l'amnésie peut opérer sur ce dossier, pas certain qu'il ne retrouve à Paris le tintamarre des casseroles françaises...
SAïdou Alcény Barry
L'Observateur Paalga/16/09/2011
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