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May 24th
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Libye-Manifestations: Libyens ne veulent plus être des moutons de Panurge

Face au Guide, les libyens ne veulent plus être des moutons de Panurge - Après les tempêtes qui ont agité la Tunisie de Ben Ali puis l'Egypte de Hosni Moubarak, il se passe du grabuge au pays de l'atypique Kadhafi. On parle de violents incidents qui auraient opposé des centaines de manifestants à des éléments des forces de l'ordre, ces derniers ayant bénéficié de renforts de partisans du régime en place.

Le prétexte ? des Libyens réclament la libération d'un avocat représentant les familles de prisonniers tués en ...1996 dans une prison de Tripoli. Ne paniquons pas. N'exagérons rien. Benghazi n'est pas le Caire, et le sit-in organisé par lesdits manifestations n'a rien à voir avec le cyclone de la place Tahir. Soit. Mais l'évènement, en soi, parce que revêtant un caractère hautement inédit, vaut tout son pesant d'importance.

Jusque-là, il était tout simplement impensable qu'au pays du tout-puissant et vénéré Guide, Sa Majesté Kadhafi, par ailleurs autoproclamé Roi des rois d'Afrique, quelques mécontents, pour quelque raison que ce soit, se paie le luxe de manifester une quelconque désapprobation à propos de ce régime, en place depuis 43 années (excusez du peu), tant ce dernier a toujours été donné pour parfait et a toujours fonctionné à merveille sous la direction éclairée d'un guide à la fois providentiel, généreux et clairvoyant.

Peu importe que l'on ait réprimé ou non ces « têtes de Turcs » qui osent remettre en cause le système Kadhafi, peu importe que l'on décide ou non de leur faire rendre gorge en temps voulu. Les faits sont têtus. Et quelque part, le vent de la liberté qui depuis un certain temps souffle sur le Maghreb aura répandu des effluves de son jasmin au pays de Kadhafi. Sans doute au corps défendant du Guide qui ne comprend sans doute rien à ce qui lui arrive.

A la vérité, beaucoup s'étaient demandé, au regard des émeutes tunisiennes et égyptiennes, si les Libyens, à leur tour, « oseraient » quelque chose. C'est désormais fait. Et la symbolique de l'action est déjà un signe des temps.

Même en Libye, des citoyens commencent à ne plus accepter qu'on les prenne pour des canards sauvages. Ils montrent publiquement (ô ! luxe inédit) qu'ils refusent d'être des moutons de Panurge qui se dirigent de manière grégaire et sans jamais protester dans une direction que l'on aura pris le soin de choisir pour eux.

Ils dénoncent à présent le prêt-à-penser d'un homme qui, toutes ces longues années, se sera découvert le rôle bien providentiel de celui qui a toutes les qualités pour garder un pays entier sous sa férule, ne faisant aucune concession, ne tolérant aucune contestation et qui, en plus, impose à ses concitoyens de rire, toutes dents dehors, dès que lui seul se sent en joie ; car, en plus d'une quarantaine d'années de règne sans partage, Kadhafi se sera révélé plus par ses frasques, ses diatribes incendiaires, ses mises en scène folkloriques d'un autre âge, que par son attachement à la démocratie et à la saine gouvernance. Sa chance jusqu'à présent ?

Des milliards et des milliards de pétrodinars qui permettent une prospérité certaine à sa Libye et lui évitent de connaître ce que d'autres pays du continent africain tâtent au quotidien de détresse économique, de disette ou de famine. Et ce colonel excentrique, qui a troqué son titre de chef d'Etat contre celui plus mystique de « Guide », en a toujours retiré une immense fierté au point que son ego en est flatté à la démesure. Et dans la foulée, fort magnanime et altruiste, il pensait sans doute confier le sort de ses concitoyens à son Gamal de fils, lorsque serait venu pour lui-même le temps du repos bien mérité.

Et c'est bien là que l'homme en perd toute raison ; car, enfin, toute cette prospérité dont jouit la Libye, personne ne la doit vraiment à Kadhafi. Il ne l'a pas créée. Elle ne lui doit aucune paternité. Et en tout état de cause, il se rend compte à présent, que tout peut avoir une fin : le rejeton, à présent, peut commencer à perdre l'illusion de se voir un jour au trône du père, puisque tout est en train de changer et un monde ancien, en ce moment, s'effondre.

Il y eut un temps où les libyens se croyaient dans l'obligation de se taire : lui, Kadhafi, aura tout fait pour les en convaincre : éradication de toute forme d'opposition à l'intérieur du pays, poursuite et assassinats, à l'extérieur de la Libye, de leaders d'opinion ayant échappé aux mailles du filet de la police politique, intimidations, achats de consciences, tout y sera passé.

Mais il se trouve à présent que désormais, dans ce monde arabe, on aura désormais l'ère d'avant l'autodafé de Mahammed Bouazizi et celle d'après. Et de toute évidence, même la Libye du Son Altesse Khadafi n'en sera pas épargnée. Preuve que même la profusion de dinars n'arrive pas à réprimer le désir profond des peuples de respirer à pleins poumons l'air de la liberté.

L'issue de cette marche vers une nouvelle souveraineté peut se révéler plus longue, plus ardue que dans ces autres pays qui se seront débarrassés de leurs dictateurs en seulement quelques semaines, mais elle s'annonce inéluctable. Car, le plus important est déjà fait : à la faveur des évènements survenus à leurs frontières, les Libyens ont compris que même les dictatures les plus indécrottables arrivent un jour à leur triste fin. Et c'est déjà cela de gagné. Pour le reste, ils sauront sans doute compter avec le temps.

Par Jean Claude Kongo

L'Observateur Paalga/17/02/2011