Actualité en Libye - Les tribulations en Libye, de toute évidence, sont loin de prendre fin. Dans ce pays d'Afrique du Nord, chaque jour que Dieu fait livre au monde son lot d'incertitudes. Kadhafi reste évanoui dans la nature; le Conseil national de transition (CNT), à court de munitions, a marqué une pause dans sa conquête des derniers bastions kadhafistes ; le nouveau gouvernement, annoncé à grand renfort de déclarations médiatiques, n'est toujours pas formé; et pour couronner tout cela, la découverte d'un charnier de 1 700 corps près de la prison de Tripoli vient raviver les rancoeurs contre le Guide déchu.
Samedi dernier, le président du CNT, Moustapha Abdeljalil, au cours d'une conférence de presse à Benghazi, a déclaré que le gouvernement transitoire libyen serait annoncé «la semaine prochaine». Selon lui, des «divergences de points de vue» entre les membres du Conseil et du bureau exécutif avaient retardé cette annonce. Il a ajouté qu'ils sont confrontés à la mentalité libyenne qui veut que chaque tribu, chaque région, chaque ville ait sa part dans le nouveau gouvernement. Le pays n'étant pas entièrement libéré et Mouammar Kadhafi gardant toute sa capacité de nuisance dont il peut se servir à tout moment, souligne le chef Abdeljalil, la priorité serait alors de conquérir tout le territoire et de rétablir la sécurité pour tous les Libyens. En rappel, la formation d'un nouveau gouvernement qui sera chargé de la gestion de la transition, dans l'attente de nouvelles élections et la rédaction d'une nouvelle Constitution, prévue une semaine auparavant, avait été reportée sine die pour «parachever les consultations», faute d'accord sur sa composition.
C'est donc peu dire que de rappeler que le fameux gouvernement libyen reste introuvable. De report en report, on se demande bien à quand finalement sa mise en place effective. Kadhafi ne tient plus les rênes du pouvoir. Un gouvernement digne de ce nom s'impose donc en Libye. Comme cela a déjà été souligné en d'autres circonstances, c'est plus facile de conquérir le pouvoir que de le gérer. La discordance de tons au sein du CNT traduit éloquemment la difficulté qu'il y a à s'entendre. Même en temps de paix, ce n'est jamais définitivement acquis. En périodes de troubles, c'est donc encore plus complexe. Dans ce cas de figure, il est essentiel de trouver et de respecter un certain nombre d'équilibres, et pour ce qui concerne précisément la Libye, ce n'est pas très évident. Là se trouvait la force du colonel déposé qui, en plus d'être un fin stratège, n'hésitait pas à faire parler ses pétrodollars pour contenter le plus grand nombre et l'avoir à sa cause. Les insurgés, on le sait, constituent une force composite. Comme telle, on y retrouve toutes les tendances qui naturellement s'excluent mutuellement. En plus des tribus, on y compte des islamistes purs et durs qui n'accepteront pas de se laisser oublier outre mesure. Le chef de guerre du CNT, Abdel Hakim Belhadj, dont l'influence est surveillée de très près par les Occidentaux n'en est-il pas un ? On se souvient encore des hauts faits d'armes de cet ancien des maquis afghans qui a combattu avec les Talibans avant de fuir par suite de l'intervention américaine de 2001. D'abord en Iran, puis dans les pays d'Asie du sud-est où il aurait été arrêté en 2003 en Malaisie par la CIA, interrogé et torturé à Bangkok, puis remis un an plus tard au régime libyen dans des circonstances encore confuses.
En plus de ne pas parvenir à accorder leurs violons, voilà qu'on a exhumé dimanche passé des victimes de Kadhafi avec cette ritournelle de découverte de charnier dans la capitale libyenne. Il s'agirait, à en croire le Conseil national de transition, des restes de 1 700 prisonniers exécutés en 1996 par leurs geôliers de la prison d'Abou Salim. Khaled Cherif, le porte-parole du Conseil militaire, devant la presse, a affirmé : «Nous avons découvert le lieu où étaient enterrés tous ces martyrs». Il dit avoir la preuve qu'il s'agit d'«actes criminels», avant de préciser qu'un comité technique est chargé de l'identification des corps. A ce qu'on dit, plusieurs organisations de défense des droits de l'homme auraient dénoncé l'assassinat en 1996 de centaines de prisonniers dans la célèbre prison d'Abou Salim, où étaient incarcérés en particulier de nombreux détenus politiques du régime de Mouammar Kadhafi. Ce massacre, qui serait intervenu en répression d'une mutinerie, serait d'ailleurs indirectement à l'origine de la révolte qui a éclaté mi-février dans l'est libyen et s'est transformée en conflit armé qui a conduit à la chute du Guide, toujours en fuite.
Il est vrai qu'en 40 ans de pouvoir sans partage, beaucoup de choses se sont passées en Libye. Mais il est difficile de ne pas reconnaître avec le linguiste américain Noam Chomsky que «la propagande est à la démocratie ce que la violence est à la dictature».
Pour cette histoire de charnier, on ose, en effet, croire que l'endoctrinement et la manipulation de l'opinion publique, qui ne sont pas des choses nouvelles, ne sont pas à écarter. Ils ont toujours servi, dans la guerre de l'information, à la déstabilisation de l'ennemi pour rallier les indécis à ses idées. L'exemple des ossuaires de Timisoara est là pour illustrer cela. On a annoncé 4 632 innocents exécutés par balles et baïonnettes et 7 614 manifestants tués par la sécurité du tyran roumain Ceausescu, après les émeutes des 17 et 19 décembre 1989. La vérité, on la saura après : 689 morts pour toute la Roumanie, et non 70 000. A Timisoara, il y aurait eu en tout et pour tout entre 90 et 147 décès, et non 12 000.
Avec cette affaire de charnier, le CNT engage le débat sur un autre terrain, l'essentiel étant d'avoir l'adhésion de la communauté internationale, comme pour brandir à la face de la société la justesse de sa cause. Après tout, la fin ne justifie-t-elle pas les moyens ?
D. Evariste Ouédraogo
L'Observateur Paalga/28/09/2011
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