Manifestation-Libye - Le roi des rois d'Afrique est dans une très mauvaise passe. Mouammar Kadhafi, en proie depuis un certain temps à une vague de protestations inédites dans son pays, est à nouveau isolé. Il est, une fois de plus, devenu un paria après l'avoir été avec l'attentat de Lockerbie. Mais cette fois-ci, la fronde est plus grande, tant elle est à plusieurs niveaux : interne et externe. Il se retrouve avec l'épée de Damoclès planant dangereusement sur sa tête. De la prise de certains de ses bastions par les insurgés aux sanctions de tous ordres décidées par la communauté internationale en passant par la levée de boucliers au sein des Nations unies suite à ses violations graves des droits de l'Homme, la situation est critique pour le "vieux roi". Kadhafi est donc acculé de toutes parts.
En dépit de cela, il ne semble pas avoir encore pris toute la mesure de la situation. C'est du moins ce qui se ressent à travers ses discours et actes va-t-en-guerre. Pourtant, les défections dans son camp, conjuguées à la détermination des insurgés, prouvent à suffisance que les lignes ont vraiment bougé. Plus rien ne sera comme avant dans ce pays où le roi Ubu régnait en maître absolu, incontesté et incontestable.
Même certains de ses pairs africains doivent être, à l'heure actuelle, embarrassés de l'avoir soutenu aux premières heures des manifestations après la répression féroce qu'il a opposée aux insurgés. Le minimum de bon sens commande que tout dirigeant qui se retrouve dans une telle situation, sache faire profil bas et accepte de se retirer sans délai. Comme le dit si bien une sagesse, "il faut savoir quitter la table quand l'honneur est desservi". En s'entêtant dans ses menaces et dans sa répression, celui qui est au pouvoir depuis quarante-deux ans en Libye s'enferme dans une logique suicidaire. Il n'est pas évident que la répression vienne à bout des ardeurs des manifestants. Loin s'en faut. Cela semble les galvaniser davantage. On voit mal, en effet, les adversaires de Kadhafi reculer alors qu'ils contrôlent l'Est du pays, enregistrent des ralliements de certains membres du régime, et ont l'appui de la communauté internationale. Pis, ces gens savent que si d'aventure ils fléchissent dans leur contestation, ils risquent purement et simplement de subir l'ire vengeresse du Guide. Car, connaissant le caractère trempé de l'homme et la nature de son régime, il est illusoire de penser que le maître de Tripoli fera des accolades à ses contempteurs.
Dans leur bataille, les insurgés travaillent dorénavant à prendre l'Ouest après avoir pris le contrôle de l'Est du pays. C'est la stratégie de l'araignée tissant petit à petit sa toile qu'ils utilisent pour prendre le contrôle de l'ensemble du pays. Au regard de leur détermination, on est au moins conscient que même s'ils n'arrivaient pas à avoir la haute main sur tout le territoire, on se dirige vers une partition de fait du pays, le Guide ne contrôlant vraiment que Tripoli désormais. Face à cette détermination, Kadhafi, après avoir bombardé les dépôts de munitions susceptibles de tomber entre les mains des insurgés, a décidé de donner des armes à ses partisans. Dire que ce comportement est très dangereux est une lapalissade. Avec cela, on court droit à un affrontement généralisé. Ainsi, la "rivière de sang" qu'avait promise son fils Seif al-Islam, est en passe de devenir réalité. Surtout avec la présence des mercenaires. C'est probablement en prévision de cet embrasement que beaucoup de pays, notamment occidentaux, ont mis en branle des moyens pour évacuer leurs ressortissants. On constate d'ailleurs avec consternation que, comme dans bien d'autres crises, beaucoup de pays africains n'arrivent pas, pour une raison ou pour une autre, à déployer des moyens pour assurer un minimum de sécurité à leurs ressortissants.
Mais Kadhafi ne devrait pas vite se réjouir en armant aveuglément ses partisans. Il doit se rappeler que la fidélité des partisans n'est jamais acquise une fois pour toutes en politique. De quelle assurance dispose-t-il qu'ils lui resteront fidèles jusqu'au bout ? Ne court-il pas le risque de les voir rejoindre ses adversaires avec armes et bagages ? En tout cas, c'est une arme à double tranchant qu'il manipule. Il pourrait, de ce fait, se faire mal en voulant faire mal au camp adverse. C'est une certitude. Kadhafi ne lâchera pas prise de gaieté de coeur. Conséquence, ceux qui espèrent encore éviter le chaos comptent sur une salutaire (re)prise de conscience de Seif al-Islam, longtemps perçu comme un progressiste avant sa malencontreuse sortie au début de la crise. Il pourrait encore raisonner son père pour qu'il quitte les affaires afin que soit évité le pire.
Le Pays/28/02/2011
| < Prev | Next > |
|---|