Des experts passent à la loupe la gouvernance politique et économique sénégalaise - Le Sénégal jouit d'une culture démocratique qui en fait un pôle de stabilité dans une région secouée par les conflits, mais au plan économique, ses dirigeants n'ont pas réussi à mettre le pays dans 'une trajectoire développementale durable', constatent les experts belge Jean Bossuyt et sénégalais Ismaila Madior Fall, dans une étude commanditée par l'Union européenne (UE).
'En s'appuyant sur une diversité ethnique et culturelle assumée, le pays peut se vanter d'avoir su construire et maintenir une culture démocratique lui permettant de demeurer un pôle de stabilité dans une région secouée par les conflits. Mais, le pays n'a pas connu un succès comparable dans le domaine économique et social', constatent MM. Bossuyt et Fall.
'Ayant hérité de la puissance coloniale d'une infrastructure relativement étoffée, les gouvernements successifs n'ont pas réussi à mettre le pays sur une trajectoire développementale durable. Aujourd'hui le Sénégal fait partie des pays les moins avancés', soulignent-ils, dans cette étude commanditée par la Délégation de l'UE au Sénégal.
L'étude menée en 2012 s'intitule : 'Analyse d'économie politique au Sénégal. Dans quelle mesure le cadre global de la gouvernance au Sénégal est-il réformable ?' .
Le ministre sénégalais de la Promotion de la bonne gouvernance Abdou Latif Coulibaly l'a reçue, le 20 février, des mains de Dominique Dellicour, chef de la Délégation de l'UE au Sénégal.
Jean Bossuyt est expert au Centre européen de gestion des politiques de développement (ECDPM, sigle anglais), qui se trouve aux Pays-Bas. Ismaila Madior Fall, professeur agrégé de droit, dirige le Centre de recherche, d'études et de documentation sur les institutions et la législation africaines (CREDILA) de l'Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar.
Les deux experts expliquent que de la faiblesse des performances économiques des dirigeants découle du fait que 'le Sénégal occupe la 155ème place (sur 187 pays) de l'Indice sur le développement humain' par lequel le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) évalue les politiques économiques de ses pays membres.
Selon eux, au Sénégal, 'presque 50% de la population vit sous le seuil de pauvreté'.
'Au Sénégal, le cercle vertueux entre démocratie, gouvernance et développement n'est pas encore matérialisé', font-ils remarquer.
Leurs dirigeants n'ayant pas réussi à réaliser à la fois de bonnes performances politiques et faire de bons résultats économiques, 'les citoyens sénégalais augmentent constamment la pression sur le gouvernement pour [l'emmener à] passer du discours à l'acte et accélérer la mise en oeuvre de réformes, pour que celles-ci se traduisent en bénéfices directs pour' eux, analysent MM. Bossuyt et Fall.
Ils signalent qu'au plan politique, au Sénégal, 'il n'y a pas eu d'effondrement de l'État comme on a pu l'observer dans d'autres pays africains, mais un recul de l'État dans ses missions régaliennes, symbole d'un processus de délégitimation de l'État'. Ce recul 'se manifeste par l'affaiblissement de son emprise sur la société, l'érosion de sa capacité régulatrice et la désaffection du citoyen à l'égard de la politique', ajoutent-ils.
Les deux experts - qui reviennent sur l'histoire politique et économique du pays- livrent aussi une analyse des rapports entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.
Au Sénégal, 'dans la pratique, on peut parler d'un +Etat présidentialisé+, dans la mesure où le chef de l'État incarne l'exécutif, anime la vie politique, initie les réformes, conçoit et conduit la politique du gouvernement, impulse le jeu politique et décide en dernier ressort de la qualité et de la direction de la marche démocratique', constatent-ils.
Les 'pouvoirs exorbitants [du chef de l'État] sont rendus possibles par la réduction, voulue ou forcée, du rôle des institutions de contrepoids, en particulier le Parlement et le pouvoir judiciaire', expliquent Jean Bossuyt et Ismaila Madior Fall.
'A cette situation, poursuivent-ils, il faut ajouter le manque de transparence dans la gouvernance interne du Parlement : le budget du Parlement n'est pas arrêté, exécuté et contrôlé de façon transparente. L'institution ne se soumet pas au code des marchés publics.'
Au Sénégal aussi, 'le système judiciaire reste marqué par de singuliers dysfonctionnements et par une mauvaise gouvernance devenue difficile à
éradiquer', déclarent MM. Bossuyt et Fall.
'Les fonctionnaires adoptent souvent une attitude de soumission par rapport aux autorités politiques et ne sont pas suffisamment protégés pour développer, au nom de leur légitimité technocratique, la culture de résister aux décisions politiques mal fondées', signalent-ils.
En ce qui concerne la Cour des comptes-organe de contrôle des finances publiques-, ils constatent que 'depuis cinq ans, aucune recommandation de [cette institution] ne fait l'objet d'une prise en compte de l'exécutif'.
APS/28/02/2013