La boutade qui suit dénonce la déviance des mairies et les mauvais agissements des services domaniaux."Selon que vous êtes riche ou pauvre, dit-on dans les causeries, les décisions des mairies vous cèdent des terrains ou vous feront déguerpir les lieux en toute injustice".
Les espaces occupés par les maraîchers dans le District de Bamako, se transforment progressivement en maisons à usage d'habitation.
La situation est aujourd'hui inquiétante pour les professionnels de ce sous-secteur de l'agriculture. Le maraîchage ou horticulture maraîchère est la culture de légumes, de certains fruits et de certaines fines herbes et fleurs à usage alimentaire. Il se pratique de manière intensive et professionnelle, dans le but d'en faire un profit pécuniaire.
Au Mali, bien que relégué à l'arrière-plan des politiques agricoles, le maraîchage joue un rôle prépondérant dans l'équilibre de la sécurité alimentaire, mais aussi dans l'économie familiale. A Bamako, le maraîchage est pratiqué généralement par les couches les plus démunies de la société (femmes en situation difficile, veuves et vieilles personnes). Elles utilisent les grands espaces vides qui parsèment la ville. Hormis les zones péri-urbaines de Baguinéda et de Kati, la principale source d'approvisionnement du marché bamakois reste les jardins maraîchers à l'intérieur de la ville.
La maraîchère Fanta Sidibé réside à Djicoroni-Para Djènèkabougou en commune IV. La cinquantaine révolue, cette veuve a en charge cinq enfants. A mon arrivée sur sa parcelle elle est vêtue en haillons. Elle tient un arrosoir rouillé à la main. Cette trimeuse a le visage ridé par l'épuisement. Elle a eu les larmes aux yeux, au moment où, elle nous recevait. Elle était heureusement surprise qu'un journaliste s'intéresse à sa vie de maraîchère urbaine qui survit au jour le jour. Dans le quartier d'affaires ACI 2000, Fanta exploite deux parcelles d'environ 10m2 chacune. "C'est grâce à la vente des produits de ce jardin maraîcher que je parviens à nourrir ma famille", dit-elle. Elle pratique le maraîchage depuis une vingtaine d'années. Elle fait pousser des tomates, salades, carottes, choux, haricot, et autres légumineux sur ses parcelles. Le maraîchage est sa seule source de revenus. "Chaque semestre, je verse 7.500 Fcfa au bailleur de mes parcelles, soit 15.000 Fcfa par an", explique la vieille dame.
Autour de Fanta Sidibé, plusieurs dizaines de femmes pratiquent le maraîchage sur l'espace vide qui jouxte l'ex-Institut Marchoux de Djicoroni-para. Depuis l'année dernière, leur aire de culture s'amenuise en cédant la place aux constructions en dur. Les maraîchères endurent ce calvaire. Koulaba Kanté raconte sa grande déception. "Il y a de cela quelques mois, j'étais occupée à l'entretien de mon jardin. J'ai reçu la visite de deux hommes qui se sont présentés comme des agents travaillant à la mairie de la commune IV. Ils m'ont signifié d'évacuer les lieux, car l'espace que j'exploite, ont-ils expliqué, a été vendu à quelqu'un". Stupéfaite par la nouvelle, elle a demandé des explications en vain. Quelques jours après, elle apprendra que le propriétaire des terrains est la mairie de la commune.
Tenimba Sissoko, une autre maraîchère sur l'espace "Bougouba" de l'ex-Institut Marchoux, raconte que d'autres comme elles, ont hérité les lots de leurs parents. "Ces terres étaient les champs de nos parents. Aujourd'hui, ils nous ont été retirés parce que nous sommes pauvres", s'indigne, Fatoumata Diakité. Elle a été dépossédée de son terrain, faute de papiers que ses parents défunts ont perdus, confie-t-elle. "Dans ce pays, quand on n'est pas riche ou proche d'un riche, on n'a pas voix au chapitre", ironise-t-elle.
VIVRE DANS L’incer-titude. Aujourd'hui, ces dames vivent dans l'inquiétude et l'incertitude. Au moment où, nous la rencontrions dans son jardin encerclé par les fondations d'un chantier en construction, Djènèba Traoré s'apprêtait à faire ses bagages. Elle venait d'assister à une scène qui l'avait beaucoup marquée. Sa voisine Fatoumata Traoré, venait de recevoir la visite des agents de la mairie. Il lui avaient intimé l'ordre d'évacuer son jardin. "Je ne sais pas si c'est aujourd'hui ou demain que le propriétaire de mon espace va me dire de quitter", confie la dame Traoré.
Plusieurs centaines de femmes vivent dans l'incertitude à Bamako. "Ils ont profité de notre situation difficile pour nous proposer des sommes dérisoires en guise de dédommagement", confie Moussa Sidibé, un malade blanchi de la lèpre, ancien propriétaire de lot à Bougouba. "Ces gens vont faire des profits sur notre dos", accuse-t-il, en pointant du doigt, les autorités municipales.
Du côté de la mairie de la Commune IV c'est le mutisme total sur la question. La nouvelle équipe impute le déguerpissement sur le compte de l'équipe sortante de l'ancien maire Issa Guindo. "C'est elle qui a géré ce dossier", banalise un des agents qui n'a pas voulu décliner son identité. Le directeur de cabinet du Gouverneur du district explique, quant à lui, que le morcellement des parcelles et leur mise en vente est exclusivement réservé aux collectivités. C'est pourquoi, la mairie de la commune IV, a procédé à cette opération de cession immobilière.
La disparition progressive des jardins maraîchers à Bamako soulève une autre inquiétude, indique Koly Fofana, agent des services des Eaux et Forêts. Les jardins sont pour une ville, ce que c'est que les bronches constituent pour un poumon. Ils permettent de piéger les grêles de poussières et autres micro-organismes polluant l'air. Ces poches vertes qui parsèment nos quartiers se prêtent à l'activité de maraîchage. Elles influencent positivement la température.
Elles créent un micro-climat qui donne au cadre de vie un certain confort. A cette allure, si des mesures idoines ne sont pas prises, la ville de Bamako ressemblera à une forêt sèche à cause de l'absence d'humidité, avertit le forestier.
Les familles démunies qui veulent vivre du maraîchage mérite la solidarité des décideurs. Il est à craindre que des milliers de personnes déguerpies des parcelles maraîchères viendront rallonger le rang de ceux qui frappent déjà aux portes de la mendicité et du désespoir.
C. A. DIA
L'Essor n°16572 du 18 novembre 2009
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