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Mar 15th

Mali: Le bilan contrasté d’ATT au crible

A deux ans de la fin de son mandat - Fort contrasté apparaît le bilan du règne du Roi Tout Vénéré qui s’achève dans 2 ans.

Le souverain vénitien (on appelle Mopti, ville natale d’ATT, la Venise du Mali) a su préserver la démocratie acquise dans le sang. Il s’efforce de rétablir l’unité territoriale du Mali, fragmentée par les ambitions séparatistes de certains groupes armés touaregs et la misère noire qui frappe le Septentrion du pays. Il a surtout su instaurer une démocratie monarchique dont l’interface est bien entendu le consensus qui a prévalu durant son 1er quinquennat.

Sur d’autres aspects, le bilan est nettement moins positif. En matière de liberté, en particulier. Depuis 2002, début de son règne, le Mali connaît un absolutisme féroce et une violation permanente des droits humains. L’opposition politique, surtout celle qui refuse d’être docile et servile, est cruellement persécutée, ses dirigeants massacrés dans une certaine presse (comme Oumar Mariko et Soumeyelou Boubèye Maïga, Tiébilé Dramé).

Des magistrats relevés de leur poste pour avoir pris une décision qui ne comble pas notre Roi bien aimé (Adama Moro Diakité, ancien président du Tribunal de commerce de Mopti dans une affaire qui opposait Modibo Kéita, cet opérateur vivant aux crochets du pouvoir, à un commerçant de cette localité).

Plus récemment, des sages de la Cour suprême ont été remerciés pour avoir tenté de donner la liberté à Mamadou Baba Diawara jeté en prison par son cousin de roi qui le soupçonne d’être le commanditaire du pamphlet ATTcratie. Comment oublier ces journalistes dardés dans le cachot de Sa Majesté pour avoir publié un banal article de fait divers, cet autre animateur de radio enlevé et bastonné à l’agonie par les sofas de la cour ?

Pourquoi ne pas avoir pitié de ces députés qui votent par conformisme et non par conviction parce que contre eux, existent des rapports sur leur gestion quelque part dans l’administration ?

L’arbitraire, l’injustice et la terreur n’épargnent pas certains serviteurs du palais coupables de "trahison" (réelle ou supposée), cas de Djibril Tangara. Ce mois de la solidarité nous donne l’occasion de nous souvenir de ces jeunes musiciens de rap, victimes de la censure de leur disque, une diatribe contre la mauvaise gouvernance.

Le Mali est devenu depuis 2002 un effroyable bagne mouroir pour ceux qui osent tenir un langage différent de celui de Sa Majesté, une vision contraire à celle de notre Très Élevé Seigneur.

Pendant ce temps, les espérances nées de son arrivée au pouvoir s’effondraient. Une caste de nantis mettait le pays sous sa coupe réglée, accaparant postes et privilèges, se partageant les richesses nationales et renforçant les pires archaïsmes d’un régime largement féodal.

Il faut préciser que des personnalités des différents gouvernements du Très Visionneur Général Roi ont bâti des fortunes à partir des commissions que leur ont payées les opérateurs économiques et autres prestataires de services sur les marchés illégaux à eux attribués.

Une répression policière empêchant les rares protestations sociales et, à l’occasion, les étouffe dans le sang, comme lors d’une marche des journalistes. Cette discrète violence, et la crainte qu’elle inspire, a permis au régime de retarder les réformes indispensables.

Mali, une poudrière sociale

Comme le disait un inconnu dans une rue de Sikasso hormis le roi et courtisans, "son soleil, traduisez son règne, est un implacable enfer pour tous les autres citoyens". Le pays réclame à grands cris des transformations urgentes. Au risque, une fois d’exploser. Car le Mali est une poudrière sociale. Les deux tiers de la population (soit 7 millions de personnes) vivent en dessous du seuil de la pauvreté ; 70 % des actifs sont au chômage ; plus de la moitié des habitants du pays reste encore analphabète.

Dans le classement des Etats selon leur indice de développement humain, établi par les Nations unies, le Mali se situe au 173e rang sur 177. La fracture sociale et les inégalités sautent aux yeux ; la majorité des habitants sont laissés aux bords de la route.

Plus de 200 000 diplômés, dont des ingénieurs, des médecins, des professeurs, des techniciens recherchent un premier emploi. Certains sont déjà âgés de plus 40 ans. Le travail précaire et mal rémunéré plonge davantage les jeunes dans la pauvreté absolue.

Longtemps, le mécontentement se localisait dans les zones urbaines, désormais, ce sont les révoltes du monde rural marginalisé qui menacent. Le refus de cultiver le coton atteste éloquemment notre thèse. D’autant plus que la population rurale semble de plus en plus séduite, comme les étudiants , par le discours selon lequel la démocratie ne profite qu’aux seuls gouvernants.

La participation au gouvernement de consensus de tous les partis de 2002 à 2007 apparaît aux yeux de nombreux déshérités, comme une manière pour les élites politiques, de se partager le gâteau sur le dos du peuple.

A cela s’ajoute un fort endettement (4 milliards de dollars, soit 3500 milliards de F CFA) qui représente 40 % du produit intérieur brut (PIB) et absorbe près de 50 % des revenus des exportations. La dette intérieure, elle frôlait les 150 milliards de nos francs en début d’année.

Pour une sortie honorable !

Pour inscrire son nom en lettres d’or dans les livres d’histoire tout en redorant son blason, notre Souverain Bien Aimé, comme sut le faire, en Espagne Juan Carlos après la mort du général Franco, saura-t-il sans tarder engager le Mali dans la voie d’une véritable transition démocratique ?

C’est-à-dire : respecter les libertés politiques et syndicales ; régler définitivement le dossier touareg, au besoin par un référendum, lutter contre la pauvreté par la création massive d’emplois pérennes et rémunérés ; combattre une corruption qui gangrène l’ensemble de l’administration et atteint les sphères les plus élevées ; mettre fin au trafic de drogue que contrôlent les puissants barons du Nord du pays.

Ces réalités troublantes que les conseillers en communication grassement rétribués s’emploient à cacher en achetant régulièrement des dizaines de pages dans des journaux occidentaux à destination de l’Afrique, cette pratique ne pourrait durer éternellement. D’après les confidences d’un ministre, les membres du gouvernement payent pour insulter leurs détracteurs dans la presse locale et sur l’Internet.

Pas question de laisser quartier libre aux adversaires, soutient-il fièrement. En effet l’image de marque du régime de Sa Majesté qui porte si bien à l’extérieur est le résultat d’un marketing énergumène coûteux et performant mis au point par des communicateurs professionnels (étrangers et nationaux) qui sont des techniciens, voire des mercenaires et qui complotent contre le peuple malien, car ils n’ont pas à lui rendre compte.

Si des réformes profondes et constructives (même impopulaires) ne sont entreprises d’ici 2012, au moment d’établir le bilan du Grand Stratège Général Roi, beaucoup de journaux titreront : "Grandeur et décadence" A tous les opprimés, notre réelle Solidarité !

A. K. Dramé (journaliste indépendant)

Les Echos du 28 octobre 2009